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AURIS GESTION : L’Amérique qui pleure, ou le Corbeau et le Renard
30/9/2026

« L’Amérique pleure ». Les Cowboys Fringants chantaient déjà le désenchantement derrière les grands espaces et le rêve américain. Près de sept ans plus tard, la formule résonne étrangement avec notre époque. L’Amérique peut aujourd’hui nous faire pleurer de tristesse. Et parfois de rire.
Au cœur du sujet se trouve une question : la force du droit peut-elle encore résister au droit du fort ? Elle prend une résonance particulière avec Léon XIV. Dans Magnifica Humanitas, Léon XIV s’inscrit dans une filiation symbolique : 135 ans exactement après Rerum Novarum, par laquelle Léon XIII répondait aux bouleversements de la révolution industrielle. Ironie de l’histoire : après François, c’est désormais un pape américain qui tient tête à Donald Trump.
Le discours de Donald Trump devant l’ONU, le 22 septembre, avait quelque chose de lunaire. Au cœur même du temple du multilatéralisme, ses réquisitions contre celui-ci avaient quelque chose de saisissant : souveraineté nationale, puissance militaire et rejet de toute forme de gouvernance mondiale. L’épisode iranien en offre sans doute l’illustration la plus brutale. Si les déconvenues de l’escapade pompeusement baptisée « Furie épique » peuvent, par certains aspects, prêter à sourire, les conséquences humaines et économiques de l’opération, elles, sont considérables. L’espoir d’une désescalade né à l’ONU aura été de courte durée : samedi, Donald Trump a rejeté la proposition iranienne visant à rouvrir le détroit d’Ormuz sous sept jours, même si la Maison Blanche, au moment où nous écrivons ces lignes, laisse fuiter des signes d’apaisement.
Pendant plusieurs décennies, l’économie a façonné la politique, la recherche d’efficacité guidait les décisions et la mondialisation était désinflationniste. Désormais, le mouvement s’inverse : la politique, la sécurité et la souveraineté commandent de plus en plus l’économie. Alliances commerciales,
sanctions, droits de douane, contrôles technologiques et sécurisation des approvisionnements redessinent les chaînes de valeur et constituent autant de nouvelles sources de tensions inflationnistes. Aux guerres, au choc pétrolier et aux tensions sur les grandes routes commerciales, à commencer par Ormuz, s’ajoutent désormais des pressions plus structurelles : réarmement, relocalisations, souveraineté énergétique, électrification et investissements massifs dans l’IA. La mondialisation recherchait l’efficacité. La fragmentation recherche la résilience. Et la résilience a un prix. À ce jeu, la Chine est plutôt douée : elle gagne du terrain dans les 25 technologies stratégiques étudiées et en domine désormais 10 (cf. le graphique de la semaine).
La visite de Xi Jinping à Washington cette semaine nous a offert une scène presque parfaite de la pièce tragi-comique qui se joue entre l’Empire du Milieu et l’Oncle Sam. Les États-Unis avaient sorti le grand jeu : cérémonial militaire, bombardiers et avions de combat. Dès l’arrivée de Xi Jinping à Joint Base Andrews, lors du passage particulièrement assourdissant de bombardiers B-1, Donald Trump a nettement réagi au bruit, tandis que Xi Jinping est demeuré visiblement impassible. La scène avait quelque chose d’une fable de La Fontaine. Ne proclamons pas trop vite « game over ». Les États-Unis demeurent une formidable puissance militaire, financière, scientifique et technologique. Cette visite aura produit davantage d’images que de percées historiques. La trêve sur le front des tensions commerciales a été prolongée jusqu’au 10 janvier 2027, mais les différends structurants demeurent et les deux puissances ont surtout convenu de poursuivre le dialogue. Quoi qu’il en soit, à quelques semaines des élections de mi-mandat du 3 novembre, le « Phénix des hôtes de ces bois » pourra difficilement bouder l’aubaine.
Les marchés, eux, continuent de regarder le verre à moitié plein. La semaine dernière, le Nasdaq a gagné environ 2,1 %, le S&P 500 1,2 % et le Dow Jones 0,3 %, tandis que le Russell 2000 reculait de 0,8 %. Le véritable signal est ailleurs : le 10 ans US a terminé la semaine autour de 5,18 %, au plus haut depuis juillet 2007. La tension est aussi européenne : vendredi, le Bund affichait 3,60 % et l’OAT française 4,69 %, portant l’écart France-Allemagne à 109 points de base.
La remontée des rendements a aussi été alimentée par des indicateurs d’activité particulièrement solides. Le PMI composite américain a bondi à 58,4 en septembre, contre 56 en août, son plus haut niveau depuis plus de cinq ans. Le contraste est frappant : l’indice de confiance des ménages américains est tombé à 48,1, son plus bas niveau depuis quatre mois, tandis que les anticipations d’inflation à un an remontaient de 4 % à 4,6 %.
Le marché fait donc un pari : la progression future des profits gagnera sa course contre celle du coût du capital. Cette semaine permettra de tester cette conviction : PCE et PIB américain mercredi, ISM jeudi, emploi vendredi ; Micron et Accenture côté entreprises. Le match sera simple : profits contre taux. Et derrière lui, IA contre inflation.
L’encyclique de Léon XIV ne suffira sans doute pas à calmer l’euphorie autour de l’IA et des LLM. Les réflexions de Yann Le Cun méritent peut-être davantage l’attention des investisseurs. Ce pionnier de l’IA doute que les LLM conduisent à une intelligence comprenant véritablement le monde physique et explore avec les world models une autre voie. Et si ce visionnaire avait raison ? Si les LLM n’étaient qu’une étape, certaines valorisations pourraient, à long terme, être mises à rude épreuve. Les investisseurs pourraient alors déchanter.
Pour l’investisseur, la ligne de crête actuelle de l’IA cache la montagne suivante : énergie, réseaux électriques, semi-conducteurs, infrastructures numériques, robotique, cybersécurité, défense et matières premières critiques. Et c’est ici que l’Europe peut retrouver toute sa place. Lors de notre conférence du 24 septembre avec Pascal Boniface et le général Jean-Claude Allard, nous défendions cette conviction : la souveraineté devient une mégatendance économique et un véritable thème d’investissement. C’est toute la philosophie de notre fonds European Shield Fund : investir dans la résilience européenne, de la BITD à l’énergie, aux infrastructures critiques et aux technologies stratégiques. Dès 2025, Bercy lançait les travaux sur le financement de la BITD et l’AMF instaurait une procédure accélérée pour les fonds « défense ».
« Les Américains jouent au poker, les Russes et les Iraniens aux échecs, les Chinois au jeu de go… et l’Europe est souvent reléguée à la table de belote. » Il serait temps de changer de table. Dans les fables comme en géopolitique, celui qui paraît tenir le fromage n’est pas toujours celui qui finit par le manger. L’Amérique peut pleurer. La Chine peut patienter. L’Europe, elle, n’a plus beaucoup de temps à perdre.
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